Briser le tabou 

Aujourd’hui, nous avons le plaisir de recevoir Manon. Elle accepte de revenir sur son chemin de vie pour aider d’autres personnes, pour que son histoire fasse écho et puisse ainsi pousser d’autres victimes à parler.

Nous espérons que notre projet poussera à la bienveillance, qu’il nous fera réfléchir, toutes et tous, à notre façon de juger notre prochain, dont nous ne connaissons pas l’histoire.

Briser le tabou strong women Marinella De Castro

« Pour me connaître, pour me comprendre, il faut connaître mon enfance. »

Manon naît sur le continent en 1992 et a un frère qui a deux ans de plus qu’elle. Ils ne connaissent leur père que très peu de temps, celui-ci ne les a jamais reconnus. Lorsque Manon est âgée d’environ 2 ans, leur mère se marie avec un homme qui les reconnaitra, elle et son frère, et leur donnera son nom. Pendant que leur mère part travailler, Manon et son frère restent avec cet homme. Il boit, il est violent et fait également consommer de l’alcool à Manon.

Le calvaire commence.

Un jour, leurs grands-parents maternels, n’ayant plus de nouvelles, se rendent au domicile de leur fille et arrivent devant une scène terrifiante qui témoigne de la violence qu’endurent les enfants. Ils souffrent de nombreuses carences, dont Manon a encore des séquelles aujourd’hui. Les grands-parents emmènent les enfants chez eux.

Manon a environ 4 ans à ce moment là, et elle sera élevée, avec son frère, par ses grands-parents, qui ont encore leur fils de 9 ans à charge.

Alors que sa grande tante lui donne son bain, Manon, sans le savoir fait une révélation sur ce que lui aurait fait son beau-père. Elle est emmenée chez un pédopsychiatre, et avec des poupées, doit montrer ce qu’elle a subit. Manon avoue alors que son beau-père se rendait dans son lit la nuit, elle se souvient de tout.

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Sa mère l’ignorait et n’encaisse pas la nouvelle. À partir de ce moment là, elle fera des va-et-vient dans la vie de ses enfants, parfois seule, d’autres fois avec des hommes. « Ce sont nos grands-parents qui nous ont élevés, ma mère, je l’appelle par son prénom ».« Souvent, elle promettait de venir, on l’attendait devant la porte pendant des heures, mais elle n’arrivait pas ».

« Pour moi, on a toujours le choix, je suis à cheval sur les actes et les mots, les détails, qui ne sont rien pour certains, pour moi ça fait tout. Je parle et pense toujours avec le coeur, la fierté et l’égo ça gâche tout »

J’allais chercher l’amour auprès de mes grands-parents, ils ont fait du mieux qu’ils pouvaient, avec les moyens qu’ils avaient. Il n’était pas prévu qu’ils élèvent deux enfants supplémentaires. Ils avaient à charge notre oncle, qui était encore jeune, qui avait besoin de ses parents, on ne voulait pas prendre sa place.

J’allais souvent chez mes tantes, qui prenaient soin de moi, m’achetaient de jolis vêtements et cela, malgré la méfiance que j’avais envers les hommes en général, y compris leurs conjoints. J’ai eu un jour un déclic qui m’a permis d’avoir un lien avec eux. Elles m’offraient un cadre familial agréable, dont je garde de bons souvenirs.

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Nous n’avons pas eu de nouvelles de notre mère pendant des années, jusqu’au jour où une dame a prétendu connaître une femme du même nom, qui nous ressemblait.

C’était une de ses employées, et c’était notre mère. Nos tantes ont donné notre adresse postale afin qu’elle puisse nous contacter. J’avais 12 ans, et à ce moment-là j’espérais retrouver ma maman.

Quelques temps plus tard, nous recevions cette lettre.

Nous apprenions ainsi qu’elle vivait en Corse, qu’elle avait refait sa vie et qu’elle était la maman d’une petite fille. J’étais contente pour elle, au moins elle avait l’air d’être heureuse. Il était convenu plus tard que nous irions lui rendre visite, chez elle, pour renouer un lien, et peut-être même créer une relation.

Quand nous y sommes allés, tout s’est bien passé. J’étais face à une maman gentille et une petite soeur tellement mignonne. Je me suis mise à m’imaginer avoir cette chance moi aussi, être près de ma mère, passer des moments joyeux avec elle, alors, j’ai demandé si je pouvais rester.

Je pensais y avoir ma place, que tout rentrerait dans l’ordre. Je me disais aussi que cela permettrait de reposer mes grands-parents, que ma mère serait heureuse d’avoir ce rôle près de moi. Mon frère, lui, est rentré chez mes grands-parents. Je pense qu’il a été très triste, qu’il avait espéré que l’on rentrerait tous les deux, qu’il avait eu peur pour moi.

Sur le chemin, au retour de l’aéroport, mon coeur était brisé. Mais je sentais au fond de moi que quelque chose m’attendait ici, que mon futur était en Corse. 

Briser le tabou strong women Marinella De Castro

Le lendemain, ma mère était devenue distante, froide et dure. Je ne pouvais même pas la toucher, il y avait toujours des excuses. Avec le recul, je réalise qu’elle n’avait pas su me dire non. Je me suis occupée de ma petite soeur qui avait 3 ans, mais cela ne m’a jamais dérangé, j’étais une vraie petite maman.  Mais la relation avec ma mère devenait de plus en plus difficile… Finalement, suite à une nouvelle rencontre sentimentale de ma mère, nous sommes parties vivre à Ajaccio auprès d’un nouvel homme.

J’ai entamé des études pour devenir aide soignante, et j’étais douée dans mes études. Ça me plaisait énormément. J’ai rencontré l’amour de ma vie au cours de visites chez des amis dans mon ancienne ville, Bonifacio.

Entre temps, ma mère était tombée enceinte. Quelques semaines plus tard, elle a prétendu que je devais me rendre sur le continent, pour des raisons familiales. Je lui ai demandé combien de temps je partais, pour savoir ce que je devais emmener comme affaires, elle m’a dit une semaine.

J’ai découvert en arrivant dans ma famille qu’elle avait prévu que j’y reste définitivement. Elle allait reconstruire une famille, sans moi. J’ai perdu beaucoup de choses, mes affaires personnelles, mes études, mes amis, le métier de mes rêves. 

J’ai appelé mon conjoint, je lui ai dit que j’avais trop de problèmes, qu’il méritait mieux. Je voulais qu’il soit heureux avant tout. Mais il ne m’a pas lâchée, il est venu me retrouver. Nous n’étions que des adolescents, nous sommes partis de rien. Il a tout fait pour notre histoire. Il a pris un appartement dans lequel nous avons vécu, jusqu’à ma majorité et que l’on puisse rentrer en Corse. Nous avons dû travailler, malheureusement je n’ai jamais pu reprendre mes études.

Je ne cherche pas à être le contraire de ma mère, je ne cherche qu’à être moi, de la meilleure façon possible.

Elle m’a un jour dit : « Si tu n’avais pas eu cette enfance, tu ne serais pas ce que tu es ». Je déteste cette phrase. Si je suis celle que je suis, c’est parce que je l’ai décidé, j’aurais été une belle personne même si j’avais eu une enfance pleine d’amour.

Pour moi l’amour c’est la clé de tout. Je n’ai pas peur de dire je t’aime, de demander pardon, je vois au delà des apparences, je n’ai pas de restrictions dans mes sentiments.

Quand tu fais les choses avec ton coeur, dans la bienveillance, tu peux tout réaliser.

Le respect est primordial pour moi, je crois au karma, l’amour que l’on donne nous revient.

En ce qui concerne les abus que j’ai vécus, aujourd’hui encore, je dors peu, j’ai besoin d’avoir le contrôle sur ce qu’il se passe. Pendant longtemps, j’ai eu peur des hommes, de leur autorité, d’être regardée, d’être approchée.

J’ai décidé de ne pas me taire même si cela a toujours été tabou dans ma famille.

Je veux aider celles et ceux qui ont pu vivre ça, qui ont parlé, et ceux qui ne l’ont pas encore fait. Vous n’êtes pas seul, vous ne le serez jamais.

Aujourd’hui, j’ai un métier, je suis bien dans mes baskets, je suis la maman de deux merveilleux enfants que j’ai eus avec un compagnon formidable. Ensemble, nous avons créé une famille, des bases solides. Nous les élevons dans l’amour inconditionnel et la bienveillance, dans le respect de chacun. Je suis entourée de tant d’amour. Mon foyer, c’est la sécurité, c’est donner à nos enfants le meilleur que l’on puisse leur offrir, c’est leur dire je t’aime chaque jour, les mettre en valeur, faire d’eux le centre de notre monde. Faire en sorte qu’ils s’épanouissent et puissent réaliser leurs rêves, en veillant sur eux avec tendresse.

J’ai brisé cette chaîne du schéma toxique qui s’est transmise dans ma famille.

« Lorsque nous guérissons notre coeur, nous guérissons la génération qui suit. La souffrance traverse la lignée familiale jusqu’à ce que quelqu’un soit prêt à y faire face, à la ressentir, à la soigner et à la laisser partir. »

J’ai guéri.

Ce n’est pas parce que mon enfance a été volée que je n’ai pas pu construire quelque chose de sain.

Bien sur, c’est plus difficile de tout obtenir, mais il ne faut jamais abandonner, car vous le méritez.

Nous remercions Manon, qui est une jeune femme dont le courage m’a toujours épaté, car je la connais depuis longtemps. C’est une femme forte et admirable, et j’espère de tout coeur que son témoignage nous servira à toutes et à tous et qu’il lui aura fait du bien à elle aussi, car elle mérite de savoir que c’est une belle personne, et qu’elle peut être fière d’elle.

N’oublions pas de nous encourager mutuellement, merci de nous suivre sur ce projet, qui nous permet à nous aussi de nous ouvrir l’esprit et de nous remettre en question.

Un grand merci à Manon pour son courage et son témoignage. 

Texte par Delia Culioli 

Photographie par Marinella De Castro 

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